dimanche 4 septembre 2005
SCARFACE de Brian de Palma (1983)
Au début des années 80, Fidel Castro permet l'exil pour la Floride à plus de 125 000 émigrants, dont de nombreux prisonniers de droit commun à la recherche du rêve américain. Parmi eux, violent et ambitieux, Tony Montana est bien décidé à se faire un nom. En quelques mois, Scarface gravit les échelons de la pègre pour devenir l'empereur du trafic de cocaïne à Miami. Il deviendra le cauchemar sanglant de l'Amérique, sa face balafrée et narcissique, une légende de la criminalité et de l'insoumission à l'égal d'Al Capone.
Mon avis
Un travail d’adaptation cinématographique qui s’attaque à un monstre du septième art : « Scarface » d’Howard Hawks datant de 1932. Le film d’Howard est resté ancré dans les mémoires cinéphiles comme un repère parce que considéré comme point de départ du film de gangster dans le septième art. Egalement dans les mémoires, l’audace scénaristique de Ben Hecht à l’époque, qui chatouillait drôlement les sensibilités. Tellement vrai d’ailleurs que le « Scarface » de 1932 est la cause première de la naissance du code Hays qui est en réalité le début de la censure au cinéma. La sortie du film de Hawks a d'ailleurs été retardée de deux années à cause de cette censure naissante. De Palma, très intelligemment, rend explicitement hommage à Howard Hawks et à Ben Hecht. Le fait même de citer le nom du scénariste à côté de celui du réalisateur indique la compréhension de De Palma de savoir d’où avait réellement soufflé le vent de l’audace. Un petit peu comme si aujourd’hui un cinéaste rendait hommage à Scorsese et Schrader pour « Raging bull », remarque qui n’engage que moi, je l’accorde bien volontiers.
Pour s’attaquer à ce monstre sacré, Oliver Stone, qui se met à travailler sur le scénario. Intelligemment, il va rester très proche du scénario de Ben Hecht en modernisant la notion de « The world is yours », phrase qui clôturait le film de Hawks. Une volonté également de s’adapter à l’époque où ce scénario se réécrit, pour donner un souffle de réalisme historique, et ainsi se réapproprier l’histoire, se légitimer de s’être attaqué à un monstre sacré. En s’appuyant sur un fait divers historique, celui de l’affaire des exilés cubains vers les Etats-Unis, Oliver Stone réussit le pari fou de changer les données tout en maintenant les perspectives Hechtiennes. Dans ce souci d’actualisation, l’homme à la cicatrice, Scarface, se transforme d’immigré italien en réfugié cubain. Il ne bâtit plus son empire financier sur le trafic d’alcool, mais sur celui de la cocaïne.
« The world is yours »… Notion importante créée par Ben Hecht, véritable colonne vertébrale du récit, superbement réactualisée par Oliver Stone. Dans un premier temps, on pourrait croire qu’il ne s’agit que de critiquer les mécanismes communistes par l’intermédiaire du révolté cubain Tony Montana. Mais très vite, la narration dévie vers une critique acerbe de la société américaine qui invite à vouloir tout et tout de suite. « Scarface » se profile clairement comme une dénonciation sans concession du capitalisme et du rêve américain. Finalement, Tony Montana peut-être perçu comme le symbole de l’homme que les systèmes politiques extrêmes, libéraux comme communistes, ont réussi à broyer.
Une adaptation scénaristique qui connaît quelques faiblesses également… Dans la première version de Hawks, il s’agissait davantage d’apologie du gangstérisme plutôt que de violence, même s’il elle n’y était pas du tout absente. Dans la version de Stone, il flotte comme une fascination malsaine pour cette violence, à laquelle on assistera d’ailleurs dans les films qu’il réalisera lui-même par la suite. C’est d’autant plus vrai, que jamais un film de De Palma n’avait atteint une telle violence, ni avant, ni après « Scarface ». De Palma se serait-il fait entraîné par Oliver Stone ? J’en suis persuadé. Une autre grosse faille dans l’adaptation se situe dans la relation incestueuse entre Scarface et sa sœur suggérée dans la première version, ici, totalement absente. Dans la version de Stone, Montana se profile uniquement comme le mâle ultra dominant ne supportant pas que sa sœur se fasse toucher. Un peu grossier et tellement moins intéressant que la notion d’inceste ! Cette forme de machisme outrancier a d’ailleurs quelque peu réduit la qualité de jeu de Pac
ino, du moins dans sa relation avec sa sœur.
Et Brian de Palma dans tout ça ? Il est certain que « Scarface » ressemble très peu à son style, déjà dans l’ultra violence énoncée plus haut, mais également dans une certaine forme de vulgarité. Le film comporte le plus grand nombre de « Fuck » de toute l’histoire du cinéma ! Etrangement également, on n’assiste plus aux éternels hommages à Hitchcock ou split-screen qui envahissaient toute l’œuvre du cinéaste jusqu’alors. Une mise en scène bien en dessous de la qualité scénaristique créée par Oliver Stone. Par exemple, la volonté de Brian de Palma de vouloir à tout prix équilibrer la grandeur des plans. Un des très gros défauts de Brian de Palma qui aurait dû s’inspirer davantage de son maître Hitchcock, qui lui, avait compris que cet équilibrage était complètement dépassé en faisant la part belle au gros plans. L’utilisation assez désastreuse de la musique au synthé de Giorgio Moroder, qui vient lourdement illustrer le manque évident d’inspiration de la mise en scène. Un vide pour remplacer un vide. Enfin, une utilisation désastreuse des décors qui puent le studio à plein nez, qui vient également souligner un esthétisme complètement raté et qui joue un rôle important dans le vieillissement de l’œuvre. Oserais-je dire que « Scarface » est plus un film d’Oliver Stone que de Brian de Palma ? Oui, j’ose. Un dernier exemple pour tenter d’illustrer ce propos : la séquence finale assez jouissive en forme de symbolique cinématographique, qui fait penser à une attaque de fort par les indiens, très western dans sa forme, fait davantage partie du scénario écrit que d’une volonté de mise en scène. Quand De Palma est bon ou mauvais, c’est chaque fois par l’intermédiaire et l’influence du lieutenant Stone.
Le film reçoit un accueil différent en fonction des époques. A la sortie, c’est l’échec. Le film est flingué par la critique, relativement boudé par le public, et n’engrange qu’une très faible marge bénéficiaire. Brian De Palma décroche le Razzie Award, équivalent des nanars d’or, du plus mauvais réalisateur. Michèle Pfeiffer tente d’enlever le film de sa filmographie ! Seul Pacino parvient à se sauver du naufrage, tout le monde étant d’a
ccord sur sa sublime performance d’acteur. Ensuite, comme par miracle, le film va connaître une seconde vie bien plus enthousiasmante, avec plusieurs générations de jeunes qui vont complètement s’identifier à Tony Montana et à son histoire. Le phénomène d’identification à travers les générations va sans cesse grandissante, surtout pour son caractère ultra violent mais pas seulement. Outre la violence, il existe également une fascination pour le côté « self made man » incarné par Montana ainsi qu’une certaine franchise et honnêteté jusqu’au-boutiste méprisante de l’autorité dont la jeunesse raffole depuis toujours. Montana ou l’archétype du ni Dieu ni maître. Film culte par excellence, la flamme ne risque par de s’éteindre de si tôt !
« Scarface », un mélange de sublime et de médiocrité. Faites vos jeux…
jeudi 7 juillet 2005
LES INCORRUPTIBLES de Brian de Palma (1987)
Synopsis
1930, à Chicago. La loi sur la prohibition a donné naissance à un vaste trafic d'alcool. Al Capone (Robert de Niro) règne en maître dans ce domaine, et fait régner la terreur. Un policier du Ministère des Finances, Eliot Ness (Kevin Costner), décide de s'attaquer à lui. Mais sa première intervention se solde par un fiasco complet. Capone est parfaitement renseigné grâce à ses informateurs copieusement payés. Un jour, Ness fait la connaissance d'un simple flic, Malone (Sean Connery). Impressionné par sa droiture, il lui demande de travailler à ses côtés. George Stone (Andy Garcia), un excellent tireur, est recruté également. Aidés d'un modeste comptable, Oscar Wallace (Charles Martin Smith), Ness et ses amis commencent à s'attaquer directement aux dépôts et livraisons faites à Capone, ce que personne n'avait osé faire avant lui...
Mon avis
Brian de Palma offre sa vision en retouchant à la célèbre série TV avec une certaine réussite. Ce metteur en scène, très prolifique et sans grande personnalité, réussit presque toujours ses films, sans atteindre des sommets. Pour ces « incorruptibles », c'est encore le cas. Bon rythme et récit bien structuré par David Mamet avec jusque ce qu'il faut de rupture dramatique pour garder l'attention du spectateur. Mais ce que est très spécifique à ce réalisateur, c'est l'hommage qu'il rend à ses illustres prédécesseurs dans la plupart de ses films. Par exemple, dans « Mission impossible », c'était « 2001 » de Kubrick auquel il était rendu hommage. Ici, dans la gare centrale de Chicago , un très long hommage au « Cuirassé Potemkine » d'Eisenstein, dans ce qui apparaît dans la séquence la plus réussie du film, avec une séquence dans lequel les plans somptueux rivalisent de somptuosité. Côté comédiens, il faut bien avouer que De Niro fait de l'ombre à
tout le monde, dans une interprétation parfaite de Capone. Il pousse son perfectionnisme jusqu'à se procurer des dessous en soie chez le même fournisseur qu'Al Capone ! Eh oui, Bobby the Greatest ! A cet égard, on aurait peut-être préféré que le scénario lui laisse davantage de place dans une écriture un peu plus nuancée. Avant tout, du cinéma spectacle, mais très bien ficelé avec quelques audaces remarquées : « Et maintenant que la Prohibition a été abolie Monsieur Ness, qu'allez-vous faire ?". Réponse d'Eliot Ness : "Boire un verre ".
